Pranayama : ma leçon de respiration après un malaise
Le vertige pendant un pranayama n’est pas un signe que nous sommes allés assez loin. Ce n’est pas non plus une étape obligatoire vers une respiration plus profonde ou une pratique plus avancée.
Constance Duret, Kinésiologue et formatrice en yoga postural·Mis à jour : 26 août 2026·13 min de lecture

Pranayama: ma leçon de respiration après un malaise
Le plus souvent, il indique que le souffle a été accéléré, retenu ou forcé au-delà de ce que le système nerveux pouvait intégrer à cet instant.
Nous pouvons alors ressentir une tête légère, des fourmillements autour de la bouche ou dans les mains, une impression d’instabilité, parfois des palpitations. Le phénomène est particulièrement fréquent avec les respirations rapides comme Kapalabhati et Bhastrika, ou lors de rétentions prolongées. La bonne réponse n’est pas de tenir encore quelques secondes. Elle consiste à interrompre la technique, retrouver des appuis et laisser le souffle redevenir naturel.
Le mécanisme physiologique derrière l’étourdissement: quand le souffle s’emballe
Dans une respiration calme, le rythme respiratoire d’un adulte au repos se situe en moyenne autour de 15 respirations par minute. Le corps ajuste en permanence les échanges entre l’oxygène et le dioxyde de carbone, ou CO₂. Ce réglage est discret, mais il joue un rôle essentiel dans notre sensation respiratoire et dans la stabilité de notre état général.
Lorsque nous respirons beaucoup plus vite que nécessaire, nous pouvons éliminer trop rapidement du CO₂. C’est ce que l’on appelle l’hyperventilation. Elle ne correspond pas simplement au fait de respirer profondément. Une respiration ample peut rester confortable si elle demeure souple et adaptée à l’effort. L’hyperventilation apparaît lorsque la ventilation dépasse les besoins du moment, en particulier quand le rythme devient rapide, puissant ou difficile à contrôler.
Cette baisse du CO₂ peut modifier la sensation de circulation sanguine et provoquer plusieurs manifestations:
- une sensation de tête légère ou de flottement;
- des étourdissements lorsque nous ouvrons les yeux ou changeons de posture;
- des fourmillements dans les doigts, les lèvres ou le visage;
- une tension inhabituelle dans la mâchoire, la gorge ou le haut du thorax;
- une impression de manque d’air alors même que nous respirons beaucoup;
- des palpitations ou une agitation interne.
Le paradoxe est déstabilisant: nous avons l’impression de manquer d’air, alors que nous en faisons entrer et sortir beaucoup. Cette sensation pousse parfois à accélérer davantage, ce qui entretient le cercle de l’hyperventilation.
Dans une séance de yoga, il faut aussi tenir compte de l’état de départ. Une pratique dynamique, une chaleur importante, une fatigue accumulée, une faible pression artérielle ou le fait de se relever rapidement peuvent rendre l’étourdissement plus probable. Le pranayama n’agit donc jamais dans le vide. Il s’ajoute à la posture, à l’effort musculaire, à la température, à l’alimentation récente et à notre niveau de disponibilité nerveuse.
Un souffle plus intense n’est pas forcément un souffle plus efficace. En pranayama, la qualité de l’ajustement compte davantage que la quantité d’air mobilisée.
Observer avant de corriger
Lorsque nous pratiquons, nous cherchons souvent à améliorer immédiatement la technique: inspirer plus profondément, allonger la rétention, accélérer les expulsions. Or, le premier outil du pranayama reste l’observation.
Posez-vous ces questions simples:
- Le mouvement respiratoire est-il encore fluide ou devient-il mécanique?
- Les épaules montent-elles à chaque inspiration?
- Le visage se crispe-t-il, notamment autour des yeux et de la bouche?
- Le rythme reste-t-il contrôlable sans tension dans le thorax?
- Pouvez-vous interrompre la technique sans sensation de panique?
- Votre attention est-elle stable ou commence-t-elle à se brouiller?
Un signe isolé ne permet pas toujours de conclure. Mais plusieurs indices associés — souffle rapide, contractions, fourmillements et sensation de flottement — doivent nous conduire à réduire immédiatement l’intensité.
Kapalabhati et Bhastrika: les limites du rythme respiratoire
Kapalabhati est souvent présenté comme une respiration de purification. Techniquement, il repose sur des expirations nasales rapides et actives, tandis que les inspirations se produisent de manière plus passive. Le mouvement vient principalement de la sangle abdominale. Le diaphragme, les muscles intercostaux et les muscles accessoires de la respiration participent toutefois à l’organisation globale du geste.
À certains rythmes, Kapalabhati peut atteindre jusqu’à 120 respirations par minute. Nous sommes alors très loin du rythme spontané d’un adulte au repos. Cela ne signifie pas que la technique est dangereuse pour tout le monde ni qu’elle doit être exclue de la pratique. Cela signifie qu’elle exige un dosage précis, une progression et une capacité à reconnaître rapidement les premiers signes de surcharge.
Bhastrika, souvent appelée respiration du soufflet, implique généralement des inspirations et des expirations plus puissantes. Là encore, l’intention n’est pas de remplir les poumons au maximum ni de mobiliser tout le corps avec force. La respiration doit rester coordonnée, sans poussée dans la gorge, sans tension excessive de la nuque et sans crispation abdominale.
Ce qui distingue une pratique stimulante d’un forçage
| Éléments observés | Respiration adaptée | Respiration probablement trop intense |
|---|---|---|
| Rythme | Régulier, choisi et interrompu facilement | Accéléré au point de devenir difficile à contrôler |
| Visage et gorge | Mâchoire relâchée, gorge ouverte | Gorge serrée, mâchoire contractée, grimace |
| Abdomen | Actif mais mobile | Poussées brutales, rigidité de la sangle abdominale |
| Sensations | Chaleur, présence, tonus sans agitation | Vertige, fourmillements, panique ou impression de perte de contrôle |
| Après la série | Retour simple au souffle naturel | Besoin de récupérer, souffle désordonné ou malaise persistant |
La frontière entre stimulation et forçage n’est pas identique pour chacun. Elle dépend de l’expérience, mais aussi de la posture dans laquelle nous respirons. Une série réalisée assis avec un bassin stable ne sollicite pas le corps de la même manière qu’une technique pratiquée après une séquence intense de Vinyasa, lorsque le rythme cardiaque est déjà élevé.
Pour débuter, nous pouvons réduire simultanément trois paramètres: la vitesse, l’amplitude et la durée. Il n’est pas nécessaire de changer toute la séance. Une expiration moins sonore, une sangle abdominale moins projetée et une série plus courte peuvent suffire à retrouver de la précision.
Le rôle des appuis
Avant Kapalabhati ou Bhastrika, installez-vous sur une assise stable. Le bassin doit pouvoir s’ancrer sans que vous ayez à retenir le bas du dos. Si les hanches sont raides, surélevez le bassin avec une couverture pliée ou un coussin ferme. L’objectif n’est pas de reproduire une posture codifiée, mais de libérer la cage thoracique et de laisser la colonne vertébrale s’organiser sans effort superflu.
Vous pouvez placer une main sur le bas-ventre. Observez le déplacement de la paroi abdominale. Le geste doit rester localisé et coordonné. Si vous sentez que tout le thorax se contracte ou que les épaules prennent le relais, ralentissez.
Nous confondons parfois verticalité et rigidité. Un alignement corporel fonctionnel ne demande pas de pousser la poitrine vers l’avant ni de tirer le menton en arrière. Il permet au diaphragme de participer à la respiration sans résistance inutile dans les fascias de la cage thoracique et de la nuque.
Le danger des rétentions prolongées et le cas particulier du Murcha Pranayama
La rétention du souffle, ou kumbhaka, est une composante avancée de certains pranayamas. Elle peut être pratiquée après l’inspiration ou après l’expiration. Dans les deux cas, elle modifie fortement la perception du souffle et la manière dont nous interprétons les signaux corporels.
Une rétention prolongée peut devenir inconfortable avant même que nous en ayons pleinement conscience. Nous cherchons alors à tenir la durée prévue plutôt qu’à écouter la pression dans le thorax, l’activité du diaphragme ou l’agitation du système nerveux. Le risque principal, dans une pratique autonome, est de confondre inconfort pédagogique et signal d’alerte.
La rétention ne devrait jamais être une épreuve de volonté. Elle se construit avec une expiration calme, une gorge disponible, un visage détendu et une sortie progressive. Si la reprise du souffle se fait dans un mouvement de panique, si nous inspirons bruyamment ou si le cœur s’emballe, la durée était probablement trop ambitieuse pour ce jour-là.
Le Murcha Pranayama constitue un cas particulier. Cette pratique avancée, parfois nommée respiration de l’évanouissement, vise délibérément une sensation de vertige ou de léger évanouissement à travers des rétentions internes et l’utilisation de verrous, les bandhas. Elle ne relève pas d’un exercice à improviser après avoir regardé une courte démonstration. Sa pratique nécessite l’accompagnement d’une personne expérimentée, capable d’observer l’alignement, le rythme respiratoire, les signes de malaise et les conditions de sécurité.
Nous devons être très clairs sur ce point: provoquer un étourdissement n’est pas une mesure de progrès. Une sensation inhabituelle peut être interprétée comme une expérience subtile, alors qu’elle correspond simplement à une perturbation physiologique liée à l’hyperventilation ou à une rétention mal exécutée.
Le corps ne remet pas de diplôme pour une rétention plus longue. Il nous informe seulement, avec plus ou moins de netteté, que la consigne doit être ajustée.
Ne pas mélanger les techniques sans transition
Les séances en ligne enchaînent parfois postures, respirations rapides, rétentions et méditation guidée. Pour un pratiquant expérimenté, cette progression peut être cohérente. Pour une personne qui apprend encore à différencier respiration thoracique, respiration abdominale et respiration complète, elle peut devenir difficile à décoder.
Après une série dynamique, prenez quelques cycles de respiration naturelle avant d’ajouter une technique. Après une rétention, revenez à un souffle libre avant de recommencer. Cette transition permet au système nerveux parasympathique de retrouver une activité plus stable et évite de transformer la séance en succession de contraintes.
Le but n’est pas de supprimer toute sensation. Une pratique respiratoire peut être stimulante, mobilisatrice ou émotionnellement intense. Mais elle doit rester réversible. Vous devez pouvoir revenir à une respiration simple sans sensation de perte de contrôle.
Signaux d’alerte: savoir identifier le moment où il faut s’arrêter
Nous pouvons parfois poursuivre une pratique parce que le groupe continue, parce qu’une vidéo indique encore plusieurs cycles ou parce que nous pensons manquer de souplesse, de force ou de discipline. La respiration demande au contraire une relation très directe à nos limites du jour.
Un vertige léger qui apparaît au début d’une technique est déjà une raison suffisante pour arrêter l’exercice et revenir au souffle naturel. Il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il devienne intense.
Arrêtez immédiatement le pranayama en cas de:
1. vertige marqué ou impression de perdre l’équilibre;
2. malaise, vision brouillée ou sensation de proche évanouissement;
3. palpitations inhabituelles qui ne se calment pas rapidement;
4. douleur ou oppression dans la poitrine;
5. essoufflement qui persiste malgré l’arrêt de la technique;
6. confusion, faiblesse importante ou perte de contrôle du mouvement.
Ces symptômes ne doivent pas être rationalisés par une explication spirituelle. Le pranayama peut soutenir l’attention, la régulation et la perception corporelle, mais il ne transforme pas un signal d’alerte en signe d’évolution intérieure.
Si un malaise est intense, se répète ou survient en dehors de la pratique, il mérite un avis médical. Une séance de yoga ne permet pas de déterminer seule l’origine d’un vertige. Le contexte cardiovasculaire, la tension artérielle, les traitements, le sommeil ou d’autres facteurs peuvent entrer en jeu.
La différence entre inconfort et signal d’alerte
L’inconfort lié à l’apprentissage reste généralement localisé et compréhensible: une difficulté à maintenir une posture, une sensation de travail abdominal ou une fatigue musculaire modérée. Il se réduit lorsque nous sortons de la posture ou diminuons l’intensité.
Le signal d’alerte modifie davantage notre état général. Il perturbe l’équilibre, la vision, la clarté mentale ou la qualité du rythme cardiaque. Dans ce cas, nous ne cherchons pas à analyser la technique sur le moment. Nous nous mettons en sécurité.
Cette distinction peut se résumer ainsi:
- une tension musculaire modérée appelle un ajustement;
- une respiration devenue irrégulière appelle un ralentissement;
- un vertige appelle un arrêt;
- une douleur thoracique ou un malaise important appelle un avis médical rapide.
Conduite à tenir en cas de malaise: retrouver son équilibre en toute sécurité
La première étape est simple: interrompez immédiatement Kapalabhati, Bhastrika ou toute rétention en cours. Ne tentez pas de terminer la série. Ne cherchez pas à compenser avec une inspiration encore plus grande.
Ensuite, choisissez la position la plus sûre. Si vous êtes assis et stable, restez assis. Si vous sentez que l’équilibre est précaire, allongez-vous sur le côté ou sur le dos dans un espace dégagé. Évitez de vous relever brusquement pour aller chercher de l’eau ou quitter la pièce.
Laissez les mâchoires se desserrer. Posez les mains sur les cuisses ou le ventre. Puis laissez la respiration revenir à son rythme naturel, sans compter et sans chercher à l’allonger. Une inspiration petite peut être plus utile qu’une grande inspiration volontaire. Le souffle doit retrouver de la fluidité avant de retrouver de l’amplitude.
Vous pouvez suivre cette séquence:
1. Stopper la technique. Les expirations rapides et les rétentions cessent immédiatement.
2. Stabiliser les appuis. Asseyez-vous ou allongez-vous afin d’éviter une chute.
3. Libérer le visage et la gorge. Relâchez la langue, la mâchoire et les épaules.
4. Revenir au souffle spontané. Ne cherchez ni rythme parfait ni respiration profonde.
5. Attendre avant de bouger. Lorsque la sensation diminue, tournez-vous sur le côté puis redressez-vous progressivement.
6. Observer la suite. Si le malaise persiste, s’intensifie ou s’accompagne de palpitations inhabituelles ou de douleur thoracique, demandez une aide médicale.
La respiration naturelle n’est pas une technique de remplacement. C’est un point de référence. Elle nous permet de vérifier que le système respiratoire reprend une organisation autonome, sans impulsion volontaire excessive.
Reprendre la pratique sans répéter le même scénario
Après un étourdissement, la réponse n’est pas forcément d’abandonner tout pranayama. Elle consiste d’abord à comprendre ce qui a changé dans la séance. La technique était-elle nouvelle? Le rythme trop rapide? La rétention trop longue? La posture inconfortable? La pratique réalisée après un effort intense ou dans une pièce chaude?
Pour les séances suivantes, revenez à une respiration sans rétention et sans accélération. Travaillez la perception des appuis, l’expansion latérale des côtes et la mobilité douce du diaphragme. Une expiration légèrement plus longue que l’inspiration peut être confortable pour certaines personnes, mais elle ne doit pas devenir une nouvelle contrainte.
Vous pouvez également pratiquer quelques minutes seulement, puis observer les effets après la séance. La progression ne se mesure pas à l’intensité des sensations produites pendant l’exercice. Elle se reconnaît plutôt à la capacité de rester présente, stable et disponible.
Dans un cours de yoga, signalez l’épisode à l’enseignant avant de reprendre. Une consigne générale ne tient pas compte de votre état du jour. Un professeur attentif pourra vous proposer une version sans rétention, ralentir le rythme ou vous orienter vers une posture de repos.
Ma leçon de respiration après un malaise
Le pranayama nous apprend à affiner le souffle, pas à le soumettre. Dès qu’une technique provoque un vertige ou un étourdissement, nous avons une information concrète: le rythme, l’amplitude, la rétention ou le contexte n’étaient pas adaptés à ce moment précis.
Il n’y a rien à prouver en continuant. Nous pouvons revenir à une assise stable, sentir les ischions, relâcher la mâchoire et laisser le souffle reprendre son mouvement spontané. Cet ajustement n’est pas un recul. C’est une compétence respiratoire.
Kapalabhati, Bhastrika et les rétentions peuvent trouver leur place dans une pratique structurée, progressive et supervisée. Mais aucune méthode ne mérite que nous ignorions un malaise. L’ancrage précède l’intensité. La clarté des sensations précède la durée. Et la sécurité reste le premier alignement à respecter.